Jade Frommer

Oser créer ce qui n’existait pas

Au commencement, il n’y a ni grand restaurant, ni investisseur, ni décor spectaculaire.

Il y a une étudiante, une idée et une salle de douze places prêtée par un professeur.

Pour ce portrait, j’ai choisi de mettre en lumière Jade Frommer parce que son parcours raconte quelque chose d’essentiel aux jeunes : il n’est pas nécessaire d’attendre d’être parfaitement prêt pour commencer.

Jade n’a pas construit Ephemera d’un seul geste. Elle a essayé, appris, changé de direction, frappé aux portes et accepté de débuter avec presque rien.

Son histoire n’est pas seulement celle d’une réussite. C’est celle d’une idée à laquelle quelqu’un a décidé de donner une chance.

L’école où tout devient possible

Jade Frommer grandit dans un petit village près de Lyon. À l’école, elle obtient de bons résultats, mais peine à rester concentrée dans un cadre trop théorique. Elle se sent davantage faite pour le mouvement, la pratique et les projets concrets.

Un jour, son père lui parle de l’Institut Paul Bocuse, devenu depuis l’Institut Lyfe.

Jade se rend aux portes ouvertes. Elle découvre le château d’Écully, mais surtout une autre manière d’apprendre : des cours qui associent la théorie à la réalité des métiers de l’hôtellerie et de la restauration.

Cette fois, elle se reconnaît.

Elle intègre le bachelor en management de l’hôtellerie-restauration, dont elle sort diplômée en 2020. Elle y rencontre Annaïg Ferrand, sa future associée, puis Loris de Vaucelles, formé aux arts culinaires.

L’école lui apporte des connaissances. Elle lui offre aussi une rencontre et un terrain pour expérimenter.

Douze places pour vérifier une intuition

Pendant ses études, Jade participe à un exercice : imaginer un restaurant immersif sans disposer de budget.

Elle découvre alors qu’un repas peut raconter une histoire. La cuisine, le décor, la lumière et le son peuvent se rejoindre pour transporter les clients dans un autre univers.

Avec Annaïg, elle veut tester cette intuition dans la réalité.

Les deux étudiantes rencontrent des restaurateurs lyonnais dont les salles sont inoccupées le week-end. Pour quelques centaines d’euros, elles transforment temporairement ces lieux et expérimentent leurs premiers concepts.

Leur professeur d’architecture leur prête également une petite salle dans ses bureaux.

Douze places. Vingt-quatre couverts par jour. Presque aucun moyen.

Au début de l’année 2020, elles lancent avec Loris un restaurant inspiré de Charlie et la Chocolaterie. En deux heures, toutes les réservations du mois sont prises.

Le lieu est minuscule, mais la réponse du public est immense.

Puis, trois semaines plus tard, tout s’arrête

La crise sanitaire arrive. Les restaurants ferment. Leur première aventure n’aura duré que trois semaines.

Le projet aurait pu s’arrêter là.

L’équipe choisit pourtant de changer entièrement son activité. Puisque les clients ne peuvent plus venir au restaurant, elle développe une offre à emporter autour de produits populaires réinventés, comme le kebab et le taco.

Jade racontera que l’équipe parvient à vendre jusqu’à 400 kebabs par jour.

Ce n’est plus le projet imaginé au départ. Mais c’est ce qui lui permet de continuer à exister.

Cette période apprend aux associés à produire rapidement, à maîtriser leurs coûts et à s’adapter à une situation qu’ils n’avaient pas choisie.

Ils ne poursuivent pas leur route comme si rien ne s’était passé. Ils inventent une autre route.

Huit adresses électroniques pour provoquer une rencontre

Après la crise sanitaire, Jade veut passer des restaurants temporaires à un établissement capable de durer.

Mais construire un véritable univers immersif demande des moyens importants. Il faut financer les décors, les projections, le son, la cuisine et les équipes.

Jade décide alors de contacter Xavier Niel.

Elle ne connaît pas son adresse électronique. Elle en imagine huit versions différentes et envoie son message à chacune d’elles.

L’une est la bonne.

Xavier Niel lui répond et la met en relation avec Jean de La Rochebrochard, chargé de ses investissements.

Ce geste résume une partie de sa personnalité : ne pas attendre qu’une porte s’ouvre toute seule.

Mais son audace n’arrive pas les mains vides. Jade peut déjà présenter des restaurants testés, des clients, une adaptation pendant le Covid et une activité réelle. Le message provoque la rencontre ; le travail accompli auparavant rend le projet crédible.

De douze places à sept restaurants

En mars 2022, Ephemera ouvre Under The Sea à Paris. Les clients dînent au milieu des fonds marins, entourés de décors, de lumières et de vidéoprojections.

D’autres univers suivent : l’espace avec Stellar, la jungle avec Jungle Palace, la forêt avec Wonderwoods et le monde volcanique avec Magmatic.

En 2026, Ephemera compte sept restaurants en France.

Pourtant, cette croissance ne s’est pas faite sans pause. En 2024, le groupe ralentit volontairement ses ouvertures pour renforcer ses ressources humaines, sa finance, sa communication et son organisation.

Jade comprend qu’une entreprise ne peut pas seulement grandir par l’extérieur. Elle doit aussi se construire de l’intérieur.

Derrière le décor, des femmes et des hommes

Les restaurants Ephemera attirent d’abord le regard. Mais Jade Frommer insiste sur un principe : l’immersion ne doit jamais remplacer le métier de restaurateur.

Le décor donne envie de venir. La cuisine et le service doivent donner envie de revenir.

Cette exigence repose sur les équipes. Le groupe expérimente donc une organisation fondée sur trois jours et demi de travail suivis de trois jours et demi de repos consécutifs, sans coupure dans la journée.

Jade évoque également des échanges individuels réguliers, des réunions avant et après les services et la nécessité de laisser la parole aux salariés.

Elle ne nie pas la pénibilité de la restauration. Elle cherche des solutions concrètes pour mieux l’organiser.

C’est aussi cela, entreprendre : ne pas seulement inventer ce que voient les clients, mais réfléchir à la vie de celles et ceux qui rendent l’expérience possible.

Pourquoi j’ai choisi Jade Frommer

J’ai choisi Jade Frommer parce que son parcours donne aux jeunes une permission précieuse : celle de commencer petit sans penser petit.

Son histoire montre qu’une salle de douze places peut devenir un laboratoire. Qu’un arrêt brutal peut obliger à découvrir une autre voie. Qu’un professeur, un associé, un restaurateur ou un mentor peut changer la trajectoire d’un projet.

Elle rappelle surtout que l’audace n’est pas l’absence de peur ou de difficulté.

L’audace, c’est envoyer le message. Présenter son idée. Accepter de ne pas tout savoir. Recommencer autrement lorsque le premier chemin se ferme.

Ce que Jade Frommer transmet, ce n’est pas une recette à reproduire. C’est l’envie de donner une première chance à ce que l’on porte en soi.

Car les projets qui n’existent pas encore ne commencent pas toujours dans de grands lieux.

Parfois, ils commencent dans une pièce de douze places, simplement parce qu’une personne a osé essayer.

Une personne. Une audace. Des valeurs. Une histoire à transmettre.

Sources

Portrait éditorial réalisé à partir des témoignages et des sources publiques citées.

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