Graffi Rathamohan

Faire grandir sans perdre l’humain

Décembre 2012, rue du Faubourg-Saint-Denis, à Paris. Pour le premier service de PNY, Graffi Rathamohan est seule en cuisine. Rudy Guénaire, son associé, tient la salle. Le restaurant se remplit, les commandes s’enchaînent et le service les dépasse. Ils ferment pendant une semaine, recrutent et revoient leur organisation.

Cette soirée aurait pu être un avertissement. Ils en font leur première leçon de restaurateurs. Graffi accepte de commencer sans tout maîtriser, puis de corriger très vite. Derrière la réussite de PNY se trouve d’abord cette femme qui a choisi le terrain, le travail et l’exigence.

Une porte qu’elle n’avait pas prévue

Graffi naît en 1987 à Corbeil-Essonnes et grandit en Seine-et-Marne. Ses parents ont quitté le Sri Lanka pour fuir la guerre. Son père travaille notamment dans le ménage ; sa mère dans la couture. Enfant, Graffi traduit parfois pour des membres de la communauté sri-lankaise, jusque dans des tribunaux ou des commissariats. Elle apprend tôt à prendre des responsabilités.

Après le lycée, elle envisage un IUT. Un professeur de mathématiques l’encourage pourtant à tenter une classe préparatoire. Elle entre à l’internat du lycée Saint-Louis, à Paris, puis intègre HEC, dont elle sort en 2011 après s’être orientée vers l’entrepreneuriat.

Un enseignant lui ouvre une possibilité ; Graffi travaille pour la rendre réelle. Mais intégrer une grande école ne fait pas d’elle une restauratrice. Ce métier, elle devra l’apprendre.

Dire oui avant de tout savoir

À HEC, Graffi et Rudy appartiennent à la même promotion sans vraiment se connaître. Un message envoyé sur Facebook les rapproche : Rudy veut ouvrir un restaurant de burgers et lui propose de se lancer avec lui.

Ils créent leur société en août 2011. Leur première idée, livrer des déjeuners dans les bureaux, ne tient pas économiquement. Christian Guignard, fondateur d’Hippopotamus, les pousse à revoir leur copie : le projet doit devenir un véritable restaurant, ouvert aussi le soir et le week-end.

Le capital de départ est de 3 000 euros. Graffi apporte 1 500 euros gagnés chez McDonald’s pendant ses études. Huit banques refusent leur dossier ; l’une invoque l’absence de garants familiaux. La neuvième accepte.

Son audace n’est pas un saut aveugle : c’est avancer, refus après refus, jusqu’à trouver la porte qui s’ouvre.

Apprendre le métier en le faisant

Graffi n’a pas suivi d’école hôtelière. Elle va chercher les savoirs là où ils se trouvent. Pour comprendre le pain du burger, les associés passent deux jours dans un CFA alsacien avec un professeur de boulangerie et ses élèves. Ils recherchent leurs producteurs, testent leurs recettes, travaillent chaque détail.

Après la première soirée, Graffi reste neuf mois en cuisine avant de passer en salle. Pendant près d’un an, les fondateurs travaillent midi et soir, sept jours sur sept. Le diplôme leur a donné des outils ; le restaurant leur apprend le métier.

Elle ne demande pas au terrain de s’adapter à son diplôme. Elle repart du début, apprend les gestes, tient le rythme et gagne sa légitimité par le travail.

L’échec qui révèle l’essentiel

En 2016, le duo ouvre Paris Texas, consacré aux viandes fumées. L’adresse trouve des clients, mais son modèle économique ne fonctionne pas : après de longues heures de cuisson, la viande perd environ les trois quarts de son poids. Le projet absorbe l’argent et l’attention nécessaires à PNY.

Après un peu plus d’un an, ils cèdent l’établissement. Graffi parlera d’un véritable échec, sans en faire une honte ni une légende. Paris Texas leur apprend à tester plus vite une idée face au marché et leur révèle la solidité de PNY.

Recommencer, ici, ne signifie pas effacer. Cela signifie regarder les chiffres, accepter le réel et revenir plus lucide à ce que l’on sait faire de mieux.

Grandir par la confiance

PNY poursuit son développement. Une levée de fonds de 15 millions d’euros, annoncée en 2022, accompagne le changement d’échelle. Le site officiel présente aujourd’hui quatorze restaurants et environ 250 collaborateurs. L’attention au produit demeure : la recette du pain a nécessité plus de cinquante essais, chaque décor conserve son identité et l’approvisionnement direct auprès des producteurs est privilégié lorsque c’est possible.

Graffi pilote les opérations, les produits et les équipes ; Rudy porte les lieux, le design et la marque. Dans Business of Bouffe, elle explique que la quasi-totalité des directeurs ont grandi en interne, certains après avoir commencé comme extras. En 2019, les directeurs ont eux-mêmes choisi d’harmoniser leurs salaires, après avoir eu accès aux chiffres de l’entreprise.

Faire grandir PNY, ce n’est donc pas seulement ouvrir des adresses. C’est permettre à des personnes d’apprendre, de progresser et d’assumer de vraies responsabilités. Chez Graffi, la confiance devient transmission.

Ce que les jeunes peuvent retenir

Le parcours de Graffi ne promet aucune réussite immédiate. Il montre que l’on peut écouter la personne qui voit en nous une possibilité, essuyer huit refus et présenter encore son projet à une neuvième banque.

On peut avoir fait de longues études et retourner apprendre dans un CFA, puis derrière les fourneaux. On peut reconnaître qu’une belle idée est mauvaise économiquement, y renoncer et construire plus juste.

L’excellence n’est pas tombée du ciel. Elle se fabrique dans les détails, la répétition, l’humilité d’apprendre et le courage de décider. L’ambition devient accessible lorsqu’on la transforme en gestes concrets.

Pourquoi j’ai choisi Graffi Rathamohan

J’ai choisi Graffi Rathamohan parce que son parcours réunit deux qualités rarement racontées ensemble : une ambition immense et la volonté de rester au contact du réel.

Ce qui force mon admiration n’est pas seulement l’enseigne qu’elle a cofondée. C’est sa manière de la construire : avec 1 500 euros gagnés en travaillant, après huit refus bancaires, en commençant en cuisine, en reconnaissant un échec, puis en faisant grandir d’autres personnes avec l’entreprise.

Pour un jeune, son histoire ouvre un horizon sans rendre la réussite inaccessible. Elle ne dit pas qu’il faut tout savoir ni réussir du premier coup. Elle montre qu’une rencontre peut ouvrir une porte, que le travail permet de la franchir et que l’on peut bâtir une place qui n’existait pas encore.

C’est cette audace patiente, cette exigence et cette confiance dans la capacité des autres à progresser que Le Cercle du HCR Engagé souhaite mettre à l’honneur et transmettre.

Une personne. Une audace. Des valeurs. Une histoire à transmettre.

Sources

Portrait éditorial réalisé à partir des témoignages et des sources publiques citées.

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Jade Frommer