Georgiana Viou

La porte qu’elle a osé pousser

En 2009, Georgiana Viou se présente devant le chef Lionel Lévy avec une demande qui pourrait sembler presque déraisonnable : « Bonjour, je m’appelle Georgiana, je suis maman de trois enfants. J’aimerais me lancer en cuisine et faire un stage chez vous ! »

Elle a dépassé la trentaine. Elle n’a fréquenté aucune école hôtelière et ne possède pas le parcours attendu pour entrer dans une grande cuisine. Lionel Lévy est, racontera-t-elle, le seul chef à l’écouter.

La force de cette scène tient dans son geste : Georgiana ose frapper en sachant qu’elle devra commencer comme une débutante. Elle ne demande aucun titre. Elle demande la possibilité d’apprendre. Toute la suite de son parcours réunira cette audace d’entrer et cette humilité de travailler.

Quand la vie change le chemin prévu

Née à Cotonou en 1977, Georgiana grandit auprès de femmes qui lui transmettent bien davantage que des recettes. Sa mère, Romaine, tient un petit maquis. Sa grand-mère Georgette incarne l’indépendance et l’esprit d’entreprise. La cuisine est déjà un langage pour accueillir, réunir et prendre soin.

En 1999, Georgiana quitte le Bénin pour étudier les langues à la Sorbonne et devenir interprète de conférence. Une première grossesse l’amène à interrompre ses études avant de valider sa maîtrise. Elle s’installe ensuite à Marseille et travaille dans une agence de communication.

Dans Oui, cheffe !, publié en 2025 avec Olivier Montels, elle raconte aussi la précarité, la séparation, le racisme, le sexisme et les violences traversées. Ces épreuves permettent de mesurer le chemin parcouru, mais elles ne deviennent jamais le centre de son identité.

Transformer l’audace en compétence

À Marseille, elle imagine d’abord une saladerie et travaille ses recettes chez elle. Lors du pilote d’Un dîner presque parfait, elle rencontre Jean-Yves Piccinali. Il l’encourage à participer au prix Taittinger des Cordons Bleus, où elle termine troisième en 2009, puis à MasterChef, dont elle atteint les dernières étapes en 2010.

La télévision lui offre de la visibilité, pas encore un métier. Georgiana choisit alors le terrain. Lionel Lévy lui ouvre un stage à la Villa Khariessa, à Martigues. Elle poursuit chez Sylvain Sendra, au restaurant Itinéraires à Paris, puis auprès d’Hissa Takeuchi. Elle observe, écoute, affronte le rythme des services et recommence.

Autodidacte, elle connaît aussi ses lacunes. Elle passe donc son CAP cuisine en candidate libre. Elle ne cherche pas à faire croire qu’elle a toujours tout su : elle identifie ce qu’il lui reste à apprendre et se met au travail.

Fermer une porte sans renoncer à avancer

En 2011, elle ouvre L’Atelier de Georgiana à Marseille. En 2015 vient Chez Georgiana, son restaurant, récompensé par deux toques Gault&Millau tandis qu’elle est distinguée Jeune Talent.

L’aventure ne dure qu’environ un an. Des désaccords avec son associé conduisent à la fermeture. Georgiana repart pourtant dès 2016 en participant au lancement de La Piscine sur le Vieux-Port, notamment aux côtés de Florent Manaudou. Le plongeur qui travaillait avec elle chez Georgiana la suit dans cette nouvelle aventure ; il est aujourd’hui à la tête de La Piscine. La transmission avait déjà commencé.

Une cuisine qui ne choisit plus entre ses histoires

En 2021, Georgiana prend les commandes de Rouge, au Margaret Hôtel Chouleur de Nîmes. Avec le pâtissier François Josse, la sommelière Suzanne Cochran et l’équipe, elle fait évoluer la carte de la brasserie vers une identité gastronomique affirmée.

Dans ses assiettes, le Gard, la Méditerranée et le Bénin ne se disputent pas la place : ils dialoguent. L’huile de palme artisanale, l’afintin issu du néré fermenté, le dja et le piment rencontrent les produits locaux. Le Bénin n’est jamais un décor. Il vit dans le goût, les gestes, les fumaisons et les fermentations.

En 2022, douze ans après avoir été candidate, Georgiana revient dans MasterChef comme jurée aux côtés de Thierry Marx et Yves Camdeborde. Celle qui était entrée pour être évaluée se retrouve désormais chargée de reconnaître le potentiel des autres.

Le 6 mars 2023, le Guide Michelin accorde une étoile à Rouge sous sa direction. Elle vient couronner douze années de stages, de services, de projets créés, d’erreurs corrigées et de recommencements. Surtout, elle distingue une cheffe qui n’a renoncé à aucune partie d’elle-même pour atteindre l’excellence.

Transformer la réussite en transmission

Fin 2024, Georgiana signe la carte de L’Ami, au Sofitel Cotonou Marina, et retourne régulièrement au Bénin pour former l’équipe. En juin 2025, elle quitte Rouge après quatre années. Le restaurant reste ouvert et Luka-Tao Debenath lui succède.

À L’Ami, elle porte aujourd’hui la responsabilité du lieu et des équipes sans être présente chaque jour. Après avoir cherché une porte pour apprendre, elle transmet désormais son savoir dans le pays où son histoire a commencé.

Pourquoi j’ai choisi Georgiana Viou

J’ai choisi Georgiana Viou parce que son parcours rend l’excellence accessible sans la rendre facile. Elle ne prétend pas qu’il suffit de croire en soi. Elle montre qu’il faut aussi pousser des portes, accepter de débuter, chercher ceux qui peuvent nous apprendre et recommencer lorsqu’un projet s’arrête.

Ce qui force mon admiration dépasse l’étoile Michelin. Georgiana n’a renié aucune partie de son histoire pour être reconnue. Elle n’a abandonné ni Cotonou en apprenant la cuisine française, ni la technique pour défendre son instinct. Elle a travaillé jusqu’à réunir ses influences dans une cuisine précise, personnelle et libre.

Pour les jeunes, son parcours transmet une conviction essentielle : ne pas posséder encore les codes ne signifie pas que l’on n’a pas sa place. Cela signifie qu’il faut les apprendre. Une fermeture n’efface pas le talent. Un changement de voie n’annule pas ce qui précède. Et nos racines peuvent devenir, par le travail, une force à offrir aux autres.

Georgiana Viou incarne une réussite qui ne se contente pas de briller : elle forme, raconte et ouvre le chemin. Son histoire ne promet pas que tout sera simple. Elle prouve qu’il est possible de commencer quelque part et de construire, étape après étape, une place qui nous ressemble.

Une personne. Une audace. Des valeurs. Une histoire à transmettre.

Sources

Portrait éditorial réalisé à partir des témoignages et des sources publiques citées.

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