Harouna Sow

Ouvrir la porte à son tour

Le 14 juillet 2024, Harouna Sow avance dans les rues de Paris, la flamme olympique à la main.

Dix ans plus tôt, il entrait dans une cuisine professionnelle sans savoir préparer une omelette.

Entre ces deux images, il n’y a ni miracle ni raccourci. Il y a une chance saisie, des gestes répétés, un restaurant créé, des milliers de repas préparés et une conviction devenue essentielle : une porte que l’on vous ouvre peut, un jour, devenir celle que vous tiendrez ouverte pour les autres.

Commencer sans connaître la suite

Harouna Sow naît en Mauritanie, avant que sa famille ne soit contrainte de s’exiler au Sénégal. À sept ans, son père l’envoie au Mali pour suivre des études coraniques. Il grandit auprès d’un marabout, avec près de 300 enfants, entre prières, étude, travail aux champs et conduite du bétail.

Des années plus tard, son frère le ramène à Dakar et l’inscrit à des cours de français. Lorsque la Mauritanie lui refuse la nationalité, Harouna devient apatride.

En 2012, il prend un avion jusqu’à Madrid, puis un bus vers Paris. Dehors, il neige. Son téléphone ne capte aucun réseau et il voyage seul vers une ville qu’il ne connaît pas encore.

En 2014, après avoir obtenu le statut de réfugié politique, il cherche avant tout un travail pour devenir autonome. Une assistante sociale l’oriente vers la restauration.

La cuisine n’est pas son rêve. Elle est simplement la première porte qui s’ouvre.

Pourtant, il découvre immédiatement un univers qui lui correspond : l’ordre, la précision, l’organisation et la répétition des gestes. La vocation viendra en travaillant.

Une rencontre qui change une trajectoire

Bénévole dans les cuisines de Roland-Garros, Harouna parvient à convaincre le chef Alain Losbar de le prendre sous son aile. Celui-ci lui ouvre ensuite les cuisines du Pullman Tour Eiffel.

Harouna y apprend le métier en même temps que le français. Il poursuit sa formation au Royal Monceau, puis dans une société de services traiteur. Il observe, répète, questionne et progresse.

La cuisine lui permet aussi de découvrir la France. Les produits lui racontent des régions, des histoires et des savoir-faire. Un comté lui fait connaître le Jura ; un rocamadour lui révèle le Lot.

Puis, lors d’un séminaire d’entreprise, Harouna compose un menu ouest-africain. Son succès lui fait comprendre qu’il n’a pas à choisir entre les techniques apprises en France et les saveurs de son histoire.

Pastels, bissap, attiéké et mafé trouvent leur place dans son univers professionnel. Sa singularité devient une force créative.

Harouna ne cuisine plus seulement pour exercer un métier. Il commence à construire une cuisine qui lui ressemble.

Quand cuisiner devient une manière d’aider

En 2019, Harouna croise le chemin de Refugee Food. Quelques mois plus tard, la crise sanitaire arrête brutalement son activité de traiteur indépendant.

Paris se confine. Les cuisines ferment. La précarité, elle, ne disparaît pas.

Harouna adresse alors un message à Marine Mandrila, cofondatrice de l’association :

« Je suis disponible si vous connaissez des personnes qui ont besoin d’aide ! »

Au moment où son propre travail est à l’arrêt, son premier geste est de proposer ce qu’il sait faire.

Il rejoint Refugee Food comme bénévole et coordonne, pendant le premier confinement, la préparation de plus de 33 000 repas destinés notamment à des personnes sans domicile, des demandeurs d’asile, des étudiants précaires et des résidents d’hôtels sociaux.

Harouna sait ce que peut représenter une assiette tendue sans jugement. À son arrivée en France, il a lui-même fréquenté des restaurants solidaires. Il refuse donc que l’aide alimentaire soit une cuisine sans exigence : les personnes en difficulté méritent, elles aussi, des repas savoureux, équilibrés et préparés avec soin.

Oser créer, puis choisir le sens

Harouna devient salarié de Refugee Food, puis chef-formateur de La Résidence, son restaurant d’insertion à Ground Control. Il transmet les gestes du métier tout en permettant aux salariés réfugiés de faire entrer leurs propres cultures dans la carte.

En 2022, moins de dix ans après ses débuts en cuisine, il ouvre Waalo dans le deuxième arrondissement de Paris.

Pour lui, cette ouverture envoie un message fort : une personne arrivée en France comme réfugiée, sans diplôme ni capital, peut apprendre un métier, construire sa légitimité et créer son entreprise.

Mais en 2024, à la fin du bail, Harouna décide de fermer Waalo. Il explique qu’il ne se reconnaissait plus suffisamment dans son activité et que la dimension sociale et humaine qui donnait du sens à sa cuisine lui manquait.

Cette fermeture n’est pas présentée comme une faillite. Elle révèle une autre forme d’audace : ne pas rester prisonnier d’une réussite visible lorsqu’elle ne correspond plus à la direction que l’on veut donner à sa vie.

Faire grandir les autres

Aujourd’hui, Harouna Sow est chef-formateur des cuisines de Refugee Food. À la Cantine de la Cité de Refuge, il encadre une brigade en insertion qui prépare chaque jour des centaines de repas. Il accompagne notamment une quinzaine de personnes, pour la plupart réfugiées et engagées dans un projet professionnel lié à la cuisine.

Harouna transmet les techniques qu’il a lui-même dû apprendre. Mais il parle aussi de ses erreurs, écoute les difficultés et refuse l’image du chef qui exige d’être entendu sans écouter les autres.

Son ambition tient dans une phrase :

« Mon but, c’est qu’ils deviennent meilleurs que moi. »

Toute sa conception de la réussite est là.

Alain Losbar lui avait ouvert une porte lorsqu’il était encore débutant. Harouna est désormais celui qui offre à d’autres le temps, les compétences et la confiance nécessaires pour construire leur propre place.

Pourquoi j’ai choisi Harouna Sow

J’ai choisi Harouna Sow parce que sa réussite ne s’arrête jamais à lui-même.

Il a transformé un stage en métier, son héritage en force créative, une interruption professionnelle en engagement solidaire, une fermeture en nouveau départ et son expérience en outil de transmission.

Son parcours rappelle aux jeunes qu’il n’est pas nécessaire de connaître toute la route pour commencer. On peut entrer dans un métier pour gagner sa vie, découvrir sa vocation en travaillant et construire progressivement une voie qui nous ressemble.

Harouna Sow ne nous apparaît pas comme un héros inaccessible. Il nous montre qu’avec une première chance, du travail et la volonté d’apprendre, celui à qui l’on ouvre une porte peut devenir celui qui la tient ouverte pour le suivant.

Une personne. Une audace. Des valeurs. Une histoire à transmettre.

Sources

Portrait éditorial réalisé à partir des témoignages et des sources publiques citées.

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